Contribution au débat sur la démocratie

Le texte initial de cette contribution a été rédigé 12 janvier 2015, et remanié depuis (d'où les termes comme "hier" pour évoquer la manifestation du dimanche 11).

Vu du Tchad

De loin, depuis le Tchad où je vis, suite à ces attentats effrayants et à cette grandiose démonstration collective, j’ai l’impression de mener le débat seul, car loin de la France, en tamisant ce qui me vient de là-bas par l’intermédiaire des réseaux sociaux, et en lisant autant que je peux, en essayant de voir large, et d’avoir des idées claires. Ou plus exactement de laisser mes idées émerger de la confusion. Je ne peux pas facilement dire si je serais allé à la manifestation d’hier. Je pense que oui, mais peut-être qu’en étant en France j’aurais eu une perception différente des choses. Il me semble en tout cas, de là où je suis, qu’il était nécessaire de participer, d’une manière ou d’une autre, à cette assemblée, par-delà les clivages, quels qu’ils soient.

Avec la distance géographique, on voit les choses de façon déformée – ce qui ne veut pas dire fausse, mais simplement les points saillants sont différents, les événements n’apparaissent pas aussi proches, et on y participe avec une perception plus distendue parce que l’on est moins dans la tourmente. J’associe également cela à un sentiment de solitude, qui engendre peut-être un certain détachement, au moins superficiel. D’ailleurs, la solitude est bénéfique pour réfléchir à tout cela, mais c’est aussi en même temps une difficulté. Il s’agit en effet, quoi qu’on pense en l’occurrence de Charlie Hebdo, de symboles collectifs qui nous permettent de nous reconnaître dans cette république-là, et c’est bien ce « nous » qui manque dans la solitude. Je n’ai donc qu’une vision lointaine et sans doute partielle des choses, et j’essaie de mettre petit à petit de l’ordre dans mes idées.

Vue du Tchad, donc, avec mon identité de français, la manifestation de dimanche avait tout de même une réelle grandeur, et plus les jours passent, plus j’en suis convaincu. J’ai lu plusieurs articles ou réactions qui expliquaient et dénonçaient combien d’hypocrisie – notamment de la part des hommes politiques français ou étrangers – se mêlait à cette démonstration. Néanmoins, pour moi, cette manifestations (ces manifestations) fait contre-pied aux manifestations auxquelles a donné lieu il y a quelques mois la loi sur le mariage pour tous et qui donnaient l’impression d’un divorce irréconciliable au sein du projet politique français (et pas seulement au sein de la société, qui est diverse par essence). Je précise que en écrivant « ces manifestations » à propos de dimanche, je ne fais évidemment pas référence aux opportunistes qui voudraient bien profiter de la situation pour faire valoir leur vision de la solution qu’ils ont trouvée au problème qu’ils fabriquent, et qui s’alimentent en définitive à la même sève que ceux contre qui ils prétendent lutter : la haine.

Hier, la France a rappelé que, en dépit de ces divergences – ou parce que ces divergences constituent le débat dont la république a besoin – la démocratie dans laquelle nous avons grandi et vécu doit être défendue. Il ne s’agit pas de mettre les pour et les contre face à face, comme le font si bien les médias de masse, mais de rappeler que nous tenons tous à cette liberté que nos ancêtres ont tenu à ériger comme valeur fondatrice – certes dans la terreur, le sang et les larmes, mais on peut aussi comprendre cela comme le signe que ces valeurs mettent en jeu des questions vitales. Et cela implique, si ces questions sont vitales, de ne pas les laisser passer comme un train qu’on regarde en ruminant distraitement.

L’exigence du logos

J’ai lu plusieurs fois des messages du genre : « Eh bien, pensons maintenant ! » Nous avons la démocratie qui nous le permet, alors servons-nous de cette liberté à laquelle nous avons montré notre attachement. Nous avons la chance de vivre en démocratie, nous tenons à elle et nous l’avons montré avec force et une certaine unanimité, alors débattons. Il me paraît utile de rappeler que le débat n’est pas une tare de la démocratie, mais bien le signe qu’elle se porte bien. Et débattre, ce n’est pas combattre – même si certains débats peuvent nourrir des luttes. La démocratie n’est pas une forme morte, pétrifiée une fois pour toutes dans des déclarations, des textes de loi, des pages dans les livres d’histoire, une définition dans le dictionnaire, fût-ce un dictionnaire des idées philosophiques. Comme s’il suffisait de dévider des lois de façon logique et mécanique à partir de prémisses tenues pour acquises.


La démocratie est une forme d’organisation politique qui se place consciemment et délibérément sous le régime du logos. J’utilise le terme de logos pour ne pas restreindre cette exigence au seul registre du rationnel. En effet, la rationalité n’est pas tant la marque de ce régime politique qu’une exigence du discours en tant qu’il s’insère dans un débat – je n’ignore pas que la rationalité peut être envisagée comme une caractéristique du projet démocratique lui-même, mais en l’occurrence, ce n’est pas cette dimension qui m’importe ici. Je veux dire que rien ne m’interdit de porter dans la sphère politique des questions qui sont d’un ordre non rationnel (d’ordre émotionnel par exemple, ou bien liées à des convictions qui ne sont pas elles-mêmes justifiées rationnellement, ou pourquoi pas même des questions absurdes ou folles), mais il est requis qu’elles soient discutables, c’est-à-dire qu’il soit possible d’en parler d’une manière contradictoire et de prendre des décisions à partir de ces débats. La forme rationnelle correspond donc, entre autres, à l’exigence de communicabilité de la pensée.

Le projet démocratique est un projet collectif, et il doit s’exprimer d’une manière qui soit compréhensible, idéalement par tout le monde. L’un des chantiers primordiaux de la démocratie est par conséquent inévitablement l’éducation, afin que tout le monde puisse participer au débat et à la construction démocratique, sachant que ce débat et cette construction demandent des compétences parfois très spécifiques, et qu’il doivent tenir compte d’une réalité complexe (et de systèmes d’organisations de plus en plus complexes). La réalité ne se restreint pas au rationnel, elle est également en mouvement, et la démocratie doit elle-même rester en mouvement, sous peine de manquer de la réalisme.


Derrière l’invocation du logos, je veux surtout faire référence à la notion de dialogue. Le dialogue, c’est l’œuvre de la parole, en tant qu’elle émane de la nécessité pour la pensée de rencontrer le réel, et qu’elle est elle-même, en retour, créatrice de ce réel – ne serait-ce qu’en lui donnant sens. Le dialogue, étymologiquement, ce n’est pas tant le fait de discuter à deux que le fait d’avancer dia-logos, « au travers de la parole ». Autrement dit dialoguer, c’est user de la parole pour aller à la rencontre du réel. On peut dialoguer seul, à deux, à un nombre quelconque de personnes – ce qui implique, d’ailleurs, une éthique de la parole.

La démocratie, pour pouvoir être définie le gouvernement du peuple par le peuple, doit nécessairement passer par le dialogue. C’est à cela que nous sommes appelés, c’est ce qui est exigible des français, et plus encore maintenant qu’ils ont réaffirmé leur volonté de vivre de selon cette démocratie-là comme creuset du projet collectif que nous choisissons. Je pense d’ailleurs que cela demande de fermer les oreilles à certains discours dominants dans les médias de masse, et de critiquer sévèrement ces médias, afin qu’ils redeviennent vraiment les porte-voix de la démocratie qu’ils devraient être.

Quelques motifs de débattre

Reprendre la parole

Afin de contribuer à ces échanges, je voudrais attirer l’attention sur un premier point qui me semble primordial : ne laissons pas la classe politique ni la classe médiatique nous voler les termes du débat démocratique et nous imposer les leurs – qui traduisent leurs propres intérêts de classe avant tout. Un exemple qui traduit cette façon de nous les imposer réside dans le recours très fréquent au registre de la pédagogie dans les discours médiatiques et politiques, comme si le peuple était un enfant à qui l’on doit apprendre les mots de la politique. Et les médias font tout ce qu’ils peuvent pour bien faire comprendre au vulgaire que c’est trop compliqué pour lui, qu’il faut laisser ça aux spécialistes qui feront de la pédagogie le moment venu pour lui expliquer, et que, en attendant, il ferait mieux de s’amuser avec ses petits camarades, il y a plein de divertissements qui sont là pour ça.

Je pense que, depuis les années 80, et surtout 90, les français n’ont pas été assez vigilants ni assez déterminés, et que nous avons laissé se développer une version libérale de la démocratie – voire néo-libérale ces dernières années – alors que le projet démocratique français, à sa racine, n’est pas de cette eau. Pour le dire en raccourci, la préoccupation libérale, qui signifie la disparition du gouvernement partout où l’individu est réputé plus compétent que lui, n’a jamais été en tant que tel à l’origine de la démocratie française. Cette préoccupation est bien plutôt liée à l’inspiration démocratique telle qu’elle prévaut dans le monde anglo-saxon et en particulier aux Etats-Unis. Le projet des révolutionnaires consistait plutôt à reconquérir le gouvernement, sur la base de principes universels, et à ce titre s’imposant à tous. Il n’y a donc pas a priori d’équivalence entre libéralisme et démocratie, bien au contraire. C’est pourquoi il est nécessaire que la démocratie française redevienne consciente d’elle-même en se revendiquant fièrement de ses origines, afin de s’orienter délibérément vers un avenir assumé et choisi – et non imposé par une soi-disant nécessité structurelle.

Je précise que, quelles que soient mes sympathies politiques, une telle présentation n’impose pas une vision de gauche. L’histoire de France montre assez que ce cadre est celui ou droite et gauche se sont développées, et d’une façon qui ne recouvre pas le clivage libéral-antilibéral. On peut aujourd’hui être de droite sans être libéral, et être de gauche sans être antilibéral. Le projet démocratique français tel qu’il m’apparaît se situe au-delà des découpages partisans – même s’il les permet et les autorise. Ces découpages, a posteriori, ne sont que les formes inévitables dans lesquelles s’incarne concrètement le débat démocratique, parce qu’il ne s’agit pas tant de débattre sur des idées générales que de débattre en vue de déboucher sur des choix qui engagent la société, et que cela demande de se positionner.

La tentation du communautarisme

Plusieurs choses lues et entendues m’incitent à écrire de la sorte. On use à tort et à travers des expressions « musulmans de France », « juifs de France », « communauté musulmane », « communauté juive ». Déjà, il est notable que les « communauté catholique », « communauté protestante », « communauté bouddhiste », etc. n’ont pas la même existence médiatique. Mais surtout je m’interroge sur la légitimité et sur la finalité de ces formules. Je pense que, s’ils étaient responsables, les politiciens et les médias devraient s’interdire ces expressions. Il est faux et dangereux de parler de la sorte, car cela aboutit à cloisonner les personnes sur la base de leurs croyances et les assigner à résidence. C’est laisser entendre qu’il existe une unanimité et une communauté d’intérêt entre les personnes qui partagent certaines origines, certaines croyances, certaines orientations ou sensibilités, ou caractéristiques, ... Pour faire vite en attendant de creuser davantage la question, posons l’équation « intérêt = libéralisme », cela va nous faire gagner un peu de temps. Autrement dit, lorsqu’on sous-entend sans cesse que les français qui partagent la foi juive ou musulmane ont, en raison de cette foi commune, des intérêts communs, c’est une manipulation. Car s’il est vrai que les croyants peuvent, en tant que partageant une même fois, avoir des points communs, cela ne fait pas d’eux une communauté pour autant, ni un groupe homogène, et cela ne détermine pas des intérêts communs.

Cela n’est pas intangible, mais si l’on veut en discuter, il faut savoir ce qui est visé dans l’usage qui est fait de ces expressions. Il ne s’agit pas tellement de dire que la religion est de l’ordre de la sphère privée, ce qui est encore un argument libéral, mais du fait qu’un citoyen ne peut pas être identifié par son appartenance (religieuse ou autre). Cela pose aussi, d’ailleurs, la question de ce qui constitue la citoyenneté, mais il me semble que les manifestations de dimanche dernier ont présenté une réponse concrète et non idéologique à cette question.

Pour donner un autre exemple, au moment du projet de loi sur le « mariage pour tous », parler de la « communauté catholique » aurait été saugrenu, simplement parce que la foi catholique n’assignait pas les croyants à adopter telle ou telle position dans le débat. Il n’y avait donc pas de communauté au sens communautariste du terme.

De façon générale, il me semble pernicieux, et plus encore en ce moment, d’exprimer des caractéristiques identitaires en termes de communauté. Une communauté suppose une adhésion plus ou moins délibérée. Le fait que je sois musulman, catholique ou juif ne signifie pas d’emblée que j’appartiens à une communauté. A la rigueur, on pourrait user du terme de famille, qui d’ailleurs consonne mieux avec la fraternité républicaine, et pour le coup, l’appartenance à une même famille laisse de la place pour la diversité et pour les divergences d’intérêt.

Il en est de même pour les expressions « juifs de France » ou « musulmans de France », qui entendent rassembler tous les juifs ou tous les musulmans sous une bannière identitaire. Je pense que ces expressions ne sont pas simplement descriptives, mais qu’elles sont déjà biaisées, en insinuant également des communautés d’intérêts qui n’existent pas, ou du moins pas nécessairement.

A ce propos, j’ajouterai que lorsqu’on parle des « musulmans de France » ou des « juifs de France », on ne sait pas vraiment qui on désigne. S’agit-il des seuls français de confession musulmane ou juive ? des personnes françaises ou immigrées qui vivent à l’intérieur des frontières françaises et qui partagent cette foi ? faut-il ajouter les étrangers en général qui adhèrent à la même foi ? En réalité, le flou de cette expression suggère que l’appartenance religieuse caractérise plus essentiellement un individu que sa citoyenneté, et que l’on peut s’adresser aux personnes qui partagent la même foi – ou la même orientation sexuelle, ou la même profession, etc., tout y passe – comme s’il s’agissait de groupements d’intérêts spécifiques communs à toutes ces personnes, et supplantant le registre de la citoyenneté.

J’y vois surtout l’horizon d’une dislocation de la notion de peuple. En écrivant cela, il n’est pas dans mon propos de fermer les frontières ni de rejeter par principe toute discussion sur la pertinence de ces frontières, et donc des lois aux frontières, et des lois sur l’immigration, la naturalisation etc. Simplement, il ne faut pas oublier que, même en admettant que les états-nations sont voués à disparaître à la faveur de la mondialisation (mais laquelle ?), la question reste entière de savoir ce que ce serait un peuple sans territoire déterminé, et d’où il parlera, non seulement en tant qu’instance politique, mais en tant qu’instance du politique (et donc quelles seront les institutions qui lui permettront de mettre en œuvre son projet politique).


Il faut encore relever que le simple fait d’utiliser ces expressions comme s’il s’agissait d’évidences est une manière de masquer qu’elles correspondent, une fois de plus, aux intérêts délibérés de ceux qui les imposent.

Que des personnes se sentent poussées à s’organiser pour donner plus de force à leurs projets et contribuer à l’évolution de la société selon ce qu’elles pensent juste est légitime. C’est l’idée, je pense, qui est contenue dans la loi de 1901 sur les associations, par exemple – qui est en train d’être subrepticement remise en cause. Mais s’exprimer comme si le fait qu’une personne soit musulmane, polonaise, homosexuelle, entrepreneur ou que sais-je, signifiait qu’elle appartient de facto à une communauté et qu’elle partage avec les personnes qui sont « comme elle » les mêmes intérêts est contraire, je crois, à l’esprit de la démocratie française, et contraire à la réalité.

Ma conviction est que cette tendance communautariste est très dangereuse, car elle dissout le projet démocratique dans des intérêts fragmentés, ce qui est contradictoire avec le désir des français de vivre dans une société une. La fraternité de nos frontons républicains dépasse les intérêts individuels, et c’est précisément le rôle des débats de contribuer à faire bouger les lois, c’est-à-dire les modalités d’organisation de cette vie collective, afin que le traitement de tous soit le plus juste possible.

Du rôle du ministre du culte

Je pense aussi qu’il faut poser des débats plus difficiles. On entend beaucoup de discours suggérer que c’est à la « communauté musulmane » de faire le ménage en son sein.

D’abord, la conséquence de cette vision communautaire des choses, c’est que les politiciens se trouvent réduits à l’immobilisme, et ils n’osent plus prendre la parole pour dénoncer certains comportement ou discours, par peur de blesser des communautés ou des sensibilités. Or, certains courants qui se développement dans l’Islam – pas depuis hier, mais depuis des années, et qui ont leurs hérauts et leurs émules en France – causent plus de soucis aux musulmans qu’aux autres, et ils se retrouvent privés de la parole au sein de leurs propres mosquées, et parfois jusque dans leurs propres familles, où des versions extrémistes de leur religion bâillonnent toutes autres expressions.

Il ne faut pas oublier que la politique française en matière d’immigration a eu pour résultat, sinon pour intention, de marginaliser les populations immigrées, souvent musulmanes. Cette marginalisation a favorisé le développement de la violence dans les marges de la société française, exactement comme elle se développe dans les marges du monde riche. Sauf que ces marges sont de plus en plus importantes, et de plus en plus poreuses – elles sont de moins en moins des marges, et seule l’illusion d’une prospérité acquise et universelle a pu nous le faire oublier. Et il ne suffit pas de mettre davantage de sécurité pour endiguer le problème.

Alors, oui, peut-être les musulmans ont-ils en effet du ménage à faire dans leurs propres rangs, encore faut-il qu’ils puissent le faire.

Il y a tout de même en France un ministre chargé des cultes, le ministre de l’Intérieur, et cela concerne tous les cultes. Lorsqu’une religion ou une secte devient manifestement dangereuse pour ses membres et plus encore pour la société, il est du devoir de l’Etat d’intervenir. Face aux dérives de l’islam en France – je parle bien des dérives, pas de l’islam en tant que tel – il doit prendre des mesures courageuses pour aider les musulmans à écarter ceux qui colportent ces discours radicaux. C’est une tâche qui ne sera pas forcément populaire, mais elle me semble indispensable, et pour la paix des musulmans en France, et pour la sécurité de la société. Il ne s’agit pas pour moi de stigmatiser la religion musulmane, qui a des visages multiples, ni d’interdire par principe ceci ou cela, mais de poser une question devenue nécessaire, et à laquelle la réponse est forcément complexe et délicate. Là encore, je dirais que l’important, c’est déjà d’en parler.

Qui paie le prix de notre chère liberté ?

Un autre axe me semble requérir notre attention si nous voulons reprendre la barre de notre démocratie, et c’est un point peut-être encore plus difficile à discuter. Il s’agit de la politique étrangère de la France, ou pour mieux dire, du prix que nous sommes prêts à payer pour notre liberté. En effet, cette liberté qui nous définit nous est permise parce que nous jouissons d’une certaine sécurité. Or cette sécurité a un coût, interne et externe, la marginalisation des pauvres. Et notre sécurité ne doit pas non plus nous faire oublier que notre république utilise des armes beaucoup moins symboliques que des caricatures dans bien des endroits du monde. Nous sommes engagés dans des guerres tout à fait réelles, avec de vraies armes, de vrais dégâts et de vraies victimes. Et ce n’est pas seulement au nom d’idéaux philanthropiques (même si je veux bien croire qu’ils ne sont pas toujours absents). Nous contribuons également à soutenir des régimes ultra-corrompus – dont certains n’ont pas rougi de participer à la manifestation de dimanche – et laissons des dictateurs faire fortune sur notre propre sol. Acceptons-nous, accepterons-nous encore longtemps que ce soient les autres qui paient pour notre liberté ?

Ils sont nombreux ceux qui, en Afrique mais j’imagine aussi dans d’autres endroits du globe, ont dit « bien fait pour la France ». Et ils ne sont pas forcément ni islamistes, ni même musulmans. Je ne les excuse pas, car dire ce genre de choses, qu’il s’agisse de la France ou de n’importe quel autre pays au monde, est simplement une imbécillité. Mais je suis bien obligé de dire que je comprends ces réactions.

Elles ont pour terreau le passé colonial de la France (ailleurs, ce serait le Royaume-Uni ou d’autres), mais aussi toutes les compromissions de l’Occident avec des causes et des dirigeants indéfendables. L’amalgame est vite fait et facile, et bien sûr nous pouvons nous rassurer en disant que les choses sont plus complexes et nuancées que cela. Mais il faudrait être singulièrement aveugle pour ne pas voir combien la France, avec d’autres pays (démocratiques) et institutions internationales, prospère aussi grâce à l’exploitation de la pauvreté, à l’injustice, etc.

Nous ne sommes pas sûrs d’être capables de renoncer à ce que nous possédons, et qui contribue à ce sentiment de sécurité qui nous permet de nous sentir libres et de jouir de notre démocratie. Au point que, en moyenne, la dégradation des conditions de vie en France ne nous donne pas tellement envie de changer de régime (quoi que, pour certains...) ni de pays. N’empêche. Voulons-nous vraiment cela ? Car cela, c’est aussi le terreau du fanatisme qui déferle sur le monde – et ce n’est qu’un début – parce qu’un nombre infini de personnes se sentent exclues de la jouissance dont bénéficient les nantis du monde. Et que la sécurité et la liberté leur apparaissent comme des privilèges qu’elles n’ont pas les moyens ou le droit de s’offrir. Dès lors, le terrorisme devient une solution attrayante pour faire justice soi-même, et se venger de ceux que l’on tient pour responsables de ses propres malheurs, quand on a l’impression que tous les moyens d’obtenir cette justice nous échappent et demeurent, finalement, une propriété des riches. Il suffit alors de quelques discours bien rodés pour déchaîner cette colère en violence, et ceux qui fabriquent ces discours et qui forment des jeunes partout dans le monde savent très bien la canaliser et la mettre au service de leurs propres intérêts.

Il ne s’agit pas de se couvrir la tête de cendre et de s’affliger, mais de décider quelle politique nous voulons vraiment, en France et à l’échelle internationale, non pas au nom d’intérêts politiques ou économiques bien calculés, ou au nom d’une liberté et d’une sécurité proprettes, confortables et autocentrées, mais au nom des valeurs qui fondèrent notre projet de société.


Alors ne nous arrêtons pas de marcher, de parler, de débattre. Eteignons nos ordinateurs, nos télés, nos radios, et allons dans les bars, dans la rue, pour nous remettre à parler. C’est notre démocratie, notre liberté, celle que nous voulons promouvoir, pour nous, mais aussi pour que d’autres puissent en bénéficier.


Bibliographie indicative

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« L’administration et les cultes - vie-publique.fr », 24-mai-2011. [En ligne]. Disponible sur: http://www.vie-publique.fr/politiques-publiques/etat-cultes-laicite/police-cultes/. [Consulté le: 13-janv-2015].