À propos de nous

  Ganges, Janvier 2019

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Depuis quelque temps, j’ignore pourquoi, j’acquiers une conscience plus aiguë de l’unité de notre Terre, de notre planète. De son unicité.

Unicité de notre planète – je laisse résonner cette intuition dans une contemplation un peu sidérée – ce n’est pas nécessairement l’unique planète habitée de l’univers, mais c’est la seule dont, actuellement, nous pouvons dire qu’elle est nôtre, qu’elle est la nôtre. Cette unicité m’amène à ressentir assez intimement la communauté de destin qui, très concrètement, rassemble l’humanité – notre humanité. Dire humanité, c’est à la fois évoquer la nature humaine dont chacune, chacun hérite, et tout à la fois suggérer la totalité universelle des êtres humains, passés, contemporains et à venir. Un groupe, une totalité de plus en plus consciente d’elle-même, de son pouvoir, de sa démesure et de sa fragilité. Jamais la nécessité d’avoir à prendre soin de la nature ne s’est autant fait sentir. La nature crie en nous, de toutes les voix qu’elle s’invente. Vents, marées, arbres, oiseaux, mammifères, insectes, champignons, reptiles, bactéries tapies dans nos muqueuses et sous nos ongles, girafes, aiglons, fougères, coquelicots, cris des enfants, des hommes, des femmes, des vieillards et toute la foule du vivant. Nous ne pouvons fermer l’oreille et les entrailles. C’est en nous que cela se passe. Le bruit des marteaux-piqueurs avait englouti l’appel des tambours, mais celui-ci renaît dans nos tripes et nous fourmille aux mollets. La cadence tient bon. La nature ne se taira pas.

Notre terre – jusqu’à présent notre seule et unique terre que nous devons aimer. Je ne parle pas d’un devoir moral, même si l’on pourrait le situer sur ce terrain aussi. Je parle d’un devoir viscéral, d’une disposition impérieuse de notre être qui nous tourne vers la nature, vers le monde comme le tournesol vers le soleil. Un devoir, une dette.

Notre planète, planète nôtre… non pas à la façon d’une propriété, mais à la façon d’un être qui réclamerait tous nos soins. Nôtre… Qui donc sommes-nous ? Quel est ce « nous » que nous sommes ? Je crois que la conscience d’une communauté de destin est à acquérir et à cultiver, car c’est le point de notre histoire commune où nous en sommes rendus ; cette conscience advient dans l’expérience de l’identité profonde qui nous traverse et nous façonne. Identité de substance, qui n’est pas à entendre dans un sens trop métaphysique – du moins certainement pas d’abord métaphysique – mais dans le sens très concret d’une même matière pétrissable. D’une culture à l’autre, il est constant que le pétrissage est constitutif de l’art culinaire et de l’alimentation, qu’il s’agisse de la fabrication des ustensiles (pots, récipients et ustensiles en argile) ou de la préparation des aliments (pain, boule, tô, boulettes, galettes, …).

Au prisme de mon expérience, j’ai toujours été bien plus frappé et enthousiasmé par l’évidence de la profonde ressemblance que je percevais avec les personnes que j’ai rencontrées, au Tchad et ailleurs, plutôt que par nos différences. Les mêmes larmes, les mêmes rires, la même joie de la rencontre, la même amertume des séparations, le goût de partager un événement, une plaisanterie, une bonne humeur – ou même une mauvaise. Les mêmes sens qui s’éveillent à des sensations semblables, les mêmes humeurs qui parcourent la chair et disent les désirs, l’amour, l’amitié, la tristesse, la colère, l’envie, la pudeur, la fraternité, la souffrance, la fête. Les multiples sentiments, émotions, passions nous animent de la même façon – ou à peu près de la même façon. Les conditions de vie, les mœurs, les usages varient, mais la résonance fondamentale est la même. Le semblable n’est pas l’identique, et en manière d’humain, l’identique n’existe pas – ou n’est qu’un leurre. Je n’entends pas réduire les différences ou les abolir. Mais c’est bien la conscience de notre profonde identité, de cette intime affinité du genre humain qui résulte de cette expérience de l’autre.


Dans le vacarme confus des informations qui font l’actualité, je voudrais m’arrêter à trois sujets qui m’évoquent ce monde commun, contribuent à me faire prendre conscience de cette communauté d’habitat – je veux parler du monde – et de devenir – de projet – et m’encouragent à m’y impliquer – comment ?


Rien ne peut nous laisser douter de l’urgence à trouver des réponses rapides et efficaces aux périls découlant de la détérioration de notre planète et du climat. Nous savons que la déforestation massive en Amazonie, à Bornéo ou en RDC a des impacts planétaires, sur les vents, les moussons, sur la capacité de la nature à capter le CO2 de l’atmosphère, sur la qualité des sols et leur érosion, sur les espèces animales et végétales, etc. De même, lorsque l’Éthiopie décide de construire un barrage sur le Nil, l’Égypte s’inquiète pour son agriculture, sa production d’électricité, son économie. Les exemples sont légions. Des décisions politiques prises à un endroit du globe ont des répercussions dans le monde entier. Dès lors, il n’est plus possible qu’un pays traite les ressources de son territoire, de son sous-sol et de ses eaux comme s’il en était l’unique détenteur ou l’unique dépositaire. L’importance de la forêt amazonienne est planétaire, et les décisions qui la concernent devraient être prises à cette échelle planétaires. Il en est de même pour l’ensemble des ressources, qu’il s’agisse de ressources souterraines, aériennes, aquatiques, de minéraux, de flore, de faune ou de l’être humain lui-même – sans enclore cela dans des définitions trop rigides. Le fait même d’en parler comme de ressources oriente l’idée que nous nous en faisons vers l’usage qui en est possible. C’est loin d’être une évidence, et nous avons peut-être besoin de désindustrialiser nos propres représentations du monde pour recommencer à y vivre comme dans un monde justement et non comme dans un magasin.

A l’égard de ces ressources (puisqu’il faut un mot), à l’égard de la planète et de tout ce qu’elle recèle, de tout ce qui y pousse, croît et vit, les rivalités entre États-nations doivent laisser place à une gestion concertée, respectueuse et parcimonieuse. De cette évidence, nous arrivons à la nécessité de renoncer aux États-Nations tels que nous les connaissons, de façon à promouvoir une gestion concertée et planétaire de ce qui doit être utilisé comme une ressource et imposer la protection et l’intangibilité de tout le reste. Je vois cela comme quelque chose que nous ne devons pas subir, mais comme une évolution que nous devons désirer et choisir. D’où, par exemple, l’importance et l’urgence d’une Europe qui soit moins un bloc économique ou un marché (une forteresse, comme dirait l’autre) qu’un projet commun des peuples qui veulent se doter des outils permettant ce dialogue à l’échelle internationale – la réalisation d’un projet, si idéal soit-il, requiert le pragmatisme des instruments.


Le deuxième sujet d’agitation qui m’interpelle concerne ce qu’on s’est mis à appeler les migrations. Depuis quelques années, les pays du Nord, les pays riches et prospères, se retrouvent paniqués face à des phénomènes migratoires qu’ils n’ont pas décidés. Afin de remettre les migrations actuelles dans la perspective de leur histoire, il faut tout de même rappeler que les progrès techniques, dont l’Occident fut et continue d’être largement producteur et promoteur, ont amplement contribué à abolir les frontières physiques. Grâce au bateau, à l’avion, au téléphone, à la radio, à la télévision, à Internet, etc. les limites du connu étaient repoussées sans cesse, les explorations conduites toujours plus loin et les contrées exploitables multipliées. Au bénéfice des pays qui pouvaient assurer leur domination grâce à cet ascendant technique sur les autres.

Parce qu’ils le pouvaient, nos États prospères du Nord ont franchi les frontières pour aller à l’autre bout du monde installer et entretenir des empires dont nos économies avaient besoin – et ont encore largement besoin – pour prospérer. Je parle de l’Occident, mais bien d’autres pays se sont adonnés aux mêmes transgressions des frontières en vue d’étendre leur domination et nourrir leurs économies.

Mais pour rester dans l’histoire récente, si les frontières n’existent plus, c’est du fait que nous les avons abolies, parce que nous en avions besoin, parce que nous en avons toujours besoin. Dans certains pays, des murs se dressent à la place des frontières pour tenter d’en maintenir l’étanchéité compromise, paradoxalement, par la diffusion planétaires des techniques qui ont conduit à leur abolition. C’est aller contre un mouvement général qui ne donne pas l’impression de pouvoir être arrêté. Pour le dire autrement, et pour reprendre une expression galvaudée, on est un migrant lorsqu’on vient du Sud vers le Nord (ou plus généralement d’un pays pauvre ou en crise vers un pays riche) et un expatrié lorsqu’on voyage du Nord vers le Sud.

Dans tout ce brouillard sémantique politiquement correct, l’étranger disparaît d’ailleurs, avec toutes les valeurs que l’on pouvait associer à ce terme. A un étranger, on doit l’hospitalité, le respect, des égards. Le migrant ne pose plus que des problèmes administratifs.

Je ne sais pas ce qu’il y a lieu de faire sur le plan politique pour gérer les situations de ces personnes qui tentent de venir dans les pays riches pour y trouver des conditions de vie meilleures – ou supposées telles. Lorsque j’essaie de réfléchir à la question de l’accueil des migrants, je suis devant des dilemmes intérieurs que je peine à trancher d’une façon satisfaisante. Les inégalités criantes et l’exploitation des ressources des pays pauvres par les pays riches – sans parler des crises auxquelles on sait bien que les grandes puissances mondiales ne sont pas toujours étrangères – m’amènent à voir dans ces mouvements migratoires, dans ces conquêtes éperdues, une forme de revanche légitime. Cependant, je ne crois pas qu’il soit possible de mettre en place des dispositifs d’intégration massifs de toutes les personnes qui arrivent. Je peux me tromper. Cependant, il encore moins légitime d’ériger des murs pour entraver des mouvements qui ont leur source dans les déséquilibres mondiaux où nos économies et nos politiques ont leur part.

Au premier chef, le devoir d’humanité exige que l’on porte secours aux personnes en péril. Là aussi, c’est un devoir viscéral.

Lorsque j’étais au Tchad, il m’est arrivé d’essayer de décrire à des amis qui rêvaient d’Europe les difficultés que rencontraient les aventuriers venant d’Afrique de l’Ouest à leur arrivée en France. Pas pour les dissuader, mais pour les détromper – au demeurant, le Tchad n’est généralement pas considéré comme un pays d’émigration vers l’Europe. Qu’ils voyagent s’ils le décident, mais en connaissance de cause. En vain. L’idée que l’Europe offre des conditions de vie confortables à tout le monde restait plus forte. Que des personnes puissent vivre à la rue et parfois y mourir semblait une parfaite incongruité.

Pourtant, combien sont retournés chez eux épuisés, ruinés, écœurés à l’issue d’un périple sans lendemain… Combien sombrent dans la folie (j’en ai connu) parce qu’ils ne parviennent pas, après des années, à trouver une place dans une société où ils sont des étrangers – et qui ne sait plus trop comment s’y prendre avec les étrangers, d’ailleurs –, parce que les difficultés financières s’ajoutent aux difficultés sociales, à l’isolement, … Bien souvent, ceux qui se lancent dans l’aventure traversent des épreuves que l’on n’ose imaginer. Les médias se sont émus, l’an passé, des marchés aux esclaves en Libye. Sans parler des périls en mer, à travers le désert, et les coupeurs de route, les rançonneurs de tous poils, corps habillés, mercenaires et brigands de métier ou de fortune, les abus, les humiliations, la traite et les trafics. Et puis, peut-être le plus grave, le plus dur pour un être humain, perdre la face. L’un des grands freins au retour au pays consiste dans le fait que, bien souvent, ceux qui font le voyage mettent à contribution financièrement leurs proches, famille, amis, pour financer leur périple. Les donateurs – qui s’attendent à bénéficier des retombées de leurs libéralités une fois leur envoyé à bon port – sont donc associés à l’aventure, et l’échec de ce voyage engage tous ceux qui ont cotisé. L’aventurier malheureux se retrouve dans l’impossibilité de rentrer chez lui, car, sans parler de la honte d’avoir échoué, il ne pourra pas rembourser sa dette.

D’après moi, les migrations nous jettent au visage la nécessité de cultiver la conscience que nous vivons dans un monde où le franchissement des frontières n’est plus l’apanage des riches, et qu’il s’agit d’un point de l’histoire où nous sommes rendus. Cela ne dessine pas de solution a priori, mais esquisse peut-être un horizon. C’est notre humanité qui s’incarne et s’invente tout à la fois.


Ce week-end, en traversant les Cévennes du Nord au Sud, j’entendais à la radio un reportage sur des enfants français retenus dans des camps en Irak ou en Syrie, avec leurs mères, françaises également, parties alors rejoindre les rangs de Daesh. Là non plus, je ne me sens aucune compétence pour imaginer une façon de résoudre les problèmes juridiques que cela pose. La complexité de ces situations, la difficulté à arbitrer entre les liens filiaux et le devoir de protection des enfants, tout cela me dépasse.

Ce que je constate, c’est l’émergence de problèmes juridiques qui eux aussi résultent du fait que les frontières disparaissent. D’un pays à l’autre, les gouvernements adoptent des stratégies différentes. Pour l’un, c’est une question de relations internationales et donc de diplomatie. Pour l’autre, c’est en droit que la question est à trancher et c’est l’arbitrage entre les législations et les instances juridictionnelles. Pour moi, c’est une source de perplexité.

C’est aussi, à un troisième niveau, un indice de plus du fait que notre histoire commune n’est pas une vue de l’esprit. Nature, voyageurs, lois – et tant d’autres réalités – nous parlent. Nous parlent.


Je me sens parfois comme l’ange de la mélancolie de Dürer, la tête pesant dans la main, découragé par la complexité des problèmes auxquels son intelligence s’adonne. Certes, l’ange dürerien faisait face à des énigmes de nature géométrique, mais il ne faudrait pas oublier que la géométrie prélude à la philosophie (« que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ») et que la perplexité toute géomètre du génie représenté par Dürer prend justement figure au siècle où s’élabora progressivement la notion moderne du sujet. Le tourment géométrique de l’ange était alors le symptôme ou le signe d’un bouleversement métaphysique qu’il fallut des siècles pour conceptualiser.

Par analogie, à cinq siècles de là, la complexité des événements de notre monde pourrait bien signifier qu’un bouleversement d’ordre métaphysique est encore à l’œuvre. Car c’est bien de la nature de l’être humain qu’il est à nouveau question, c’est bien elle qui est en question à nouveau. Si l’ange de Dürer présentait le front noir de la mélancolie, c’est peut-être qu’il était resté trop géomètre, au seuil du temple de la philosophie où les illusions cèdent à la clarté de la vraie lumière. Or, la pratique de la philosophie produit la sagesse, qui loin de l’agitation d’un cœur tourmenté et abattu par les passions contradictoires qui l’éprouvent, conduit son féal à résider dans la paix. Qu’un bouleversement métaphysique soit à l’œuvre, et qu’il engage l’être humain dans son ensemble, nature, histoire, substance et communauté, voilà une aventure qu’il ne faut pas rater !


Pour revenir à la disparition des frontières, je me dis qu’elle nous perturbe, parce qu’elle nous met en face de situations inédites. Pour arbitrer, décider, s’orienter, l’expérience du passé est un puissant soutien de l’être humain, qui lui permet de s’en remettre aux solutions éprouvées. L’habitude peut enfermer, mais elle peut aussi apporter une forme de prudence – qui prélude à la sagesse, en permettant de résoudre des problèmes avec une certaine tranquillité, parce que l’on s’en remet à « ce qui marche ». Cela permet de consacrer son énergie à autre chose et c’est commode.

Lorsque l’habitude ne suffit plus et que des solutions connues n’existent pas, l’humanité dispose d’un autre outil formidable, là aussi mis en exergue par la philosophie, je veux parler du dialogue. Le dialogue prend du temps et demande que l’on soit mû par le désir de comprendre l’autre et non par celui d’avoir raison et d’imposer sa solution – ses habitudes. Le dialogue permet de se rencontrer, de se connaître et d’inventer, ensemble, des solutions inédites. De philosophe on devient artiste.

Cultiver la sagesse, le dialogue et la créativité ne va sans doute pas de soi. C’est un travail qui est exigé de nous par la réalité même de notre commune humanité. Le fait d’être capable de prendre du temps va à l’encontre du mouvement actuel qui génère une accélération croissante, une agitation permanente, où se brouillent toute intelligibilité du monde, toute sérénité dans les décisions, tout clairvoyance dans les arbitrages.

Je suis frappé par la cacophonie qui règne, dans les médias, les réseaux sociaux, sur Internet, et surtout par la prolifération des injonctions à penser, ressentir et agir de telle ou telle manière (s’indigner de ci ou ça, ne plus manger tel aliment, ne pas boire, ne pas fumer, refuser de lire la lettre à Macron, signer la pétition, diffuser tel message, …). On est tiraillé de toutes parts, et ce qui domine, c’est la confusion.

Pour vivre dans notre époque si ardente et ne pas rater cette occasion de participer à la prochaine révolution ontologique, je me dis qu’il faut créer un terreau favorable, qui passe par le retour à l’échelle de nos perceptions ordinaires. Aller-retour de soi à l’autre, de l’un au multiple. La cacophonie des informations, la profusion des alertes, des signaux partout au rouge, qu’il s’agisse de consommer, d’avoir peur ou de flamber, agissent comme une dope pour nos cerveaux. Revenir à notre échelle, cela passe aussi par la désintoxication, le silence, l’interrupteur qui ouvre le circuit et rompt cette circulation incessante. Éteindre la télé, l’ordinateur, le téléphone, sortir de chez soi, marcher seul ou à plusieurs et s’en prendre plein les naseaux. Au début ça pique un peu, puis l’œil s’habitue, le nez coule un peu, s’il fait froid. Alors quand on rentre chez soi, il faut du temps pour s’adapter à nouveau à l’obscurité, parce que nos yeux avaient commencé à s’habituer à la lumière. C’est bon signe.


Sagesse, dialogue, créativité. Je parie que si nous entretenons ces dispositions en nous et autour de nous, elles produiront des fruits que je nous souhaite pour la vie quotidienne, et pas seulement pour 2019 : lucidité, sérénité, joie.