La foi et les Ecritures

Les Ecritures n’ont de sens réel que pour un croyant. Il est possible de lire la Bible de façon scientifique, en adoptant le point de vue de différentes disciplines – histoire, exégèse, anthropologie, littérature comparée, philosophie, … Ce qui singularise l’approche du croyant, c’est qu’il ne prend pas d’abord la Bible comme un document du passé, doté de caractéristiques objectives, mais comme une Parole actuelle, qu’il peut entendre pour lui-même, et avec laquelle il peut dialoguer, un texte qui permet de rencontrer un Dieu qui parle. Ce n’est donc pas un texte neutre, objet d’investigation rationnelle, mais un texte d’emblée reçu comme nourriture pour la vie de chaque jour, une Parole-Pain de vie.

Cela signifie que notre lecture de la Bible tient compte en premier lieu du fait que nous croyons que les textes que nous lisons nous présentent une réalité qui résonne avec la nôtre. Ces textes nous parlent de la rencontre d’un peuple avec son Dieu, qui culmine pour tous les hommes en Jésus-Christ, et cette rencontre est la même que celle que nous faisons aujourd’hui avec le Dieu de Jésus-Christ que l’Eglise annonce. En lisant la Bible, nous comprenons mieux notre propre expérience de la rencontre avec Dieu et nous découvrons le récit d’une rencontre qui nous parle de la nôtre ou qui peut nous donner envie de vivre une telle rencontre.

Il y a entre la Bible et la tradition de l’Eglise un échange à double sens, qui fait que l’une et l’autre s’éclairent mutuellement. La tradition de l’Eglise a sa source dans l’expérience – les expériences – que le peuple hébreu puis les disciples du Christ et les apôtres ont faite d’un Dieu qui les a libérés, et qui est déployée dans les textes de la Bible. En ce sens, la tradition nous transmet depuis les origines quelque chose – une expérience, une foi – qui donne sens à ces textes. En-dehors cette foi, les textes de la Bible ont un intérêt seulement pour l’analyse des récits mythiques, l’histoire ou l’anthropologie1.

En sens inverse, ce sont les textes de la Bible qui permettent de comprendre notre foi, notre foi chrétienne, et de la nourrir en profondeur en y reconnaissant à la fois le témoignage de ceux qui nous ont précédés dans la foi, et surtout le socle de cette foi que l’Eglise nous transmet. Autrement dit, sans les textes bibliques, la foi serait en quelque sorte aveugle.

De plus, l’Eglise reconnaît depuis toujours le caractère inspiré des textes de la Bible, c’est-à-dire qu’elle affirme que ces textes ont été écrit sous l’impulsion de l’Esprit Saint, de sorte que, en passant par des mots humains pour ainsi dire « transfigurés », Dieu s’adresse à l’humanité.

Il est important de faire la distinction entre le caractère inspiré et le caractère révélé des textes. La Bible n’a pas pour les chrétiens le même statut que le Coran pour les musulmans. Pour les musulmans, le Coran a été dicté expressément par l’archange Gabriel à Mahomet. Il s’agit d’un texte révélé, et en l’occurrence, de la parole même de Dieu, sans quoi que ce soit qui puisse être imputé à la main humaine, qui s’est contentée de tracer fidèlement ce qui lui a été dicté. Pour les chrétiens, la Bible donne accès à la Révélation, c’est-à-dire à l’expérience d’un Dieu qui se révèle à l’homme, mais elle reste une compilation de textes épars dont aucun n’est réputé avoir été dicté par Dieu lui-même. Ce sont des hommes qui, poussés par l’Esprit, ont écrit différents textes enracinés dans l’expérience de leur rencontre avec Dieu.

En conséquence, nous rejoignons par ce biais le point développé précédemment, à savoir que la Bible est un texte qui met en œuvre les médiations grâce auxquelles Dieu vient à la rencontre de l’humanité. Car reconnaître le caractère humain des textes bibliques nous amène à ne pas transformer la Bible en grimoire de magie – ni blanche, ni noire. S’il n’y a pas d’accès direct à Dieu, il n’y a pas non plus de pouvoir propre à la Bible en tant que telle. Le texte biblique n’a pas d’efficacité en lui-même.

Il faut donc ici faire une remarque sur certaines tendances à lire la Bible en y cherchant des réponses que Dieu adresserait à l’individu, en particulier dans des situations de détresse. L’homme a toujours voulu croire que les esprits s’adressent à lui de façon immédiate pour lui donner la solution à ses difficultés, ou l’accès à des réalités occultes. L’Eglise a toujours mis en garde contre les lectures « superstitieuses » de la Bible, en privilégiant l’aspect communautaire du texte par rapport à toutes les interprétations personnelles (cf. supra).

Ceci nous amène à un dernier point. La Bible est le texte fondateur d’une communauté de croyants. La Bible fait de nous une Eglise. Il est significatif de l’histoire même des textes qu’ils ont pour une grande partie d’entre eux été écrit dans des situations d’exil. Les spécialistes s’accordent pour dire que la plupart des textes de l’AT ont été écrit suite à la déportation des israélites à Babylone. Cette situation d’exil, de crise, a été l’impulsion qui a permis à ce peuple de prendre conscience de lui-même, de son identité, et de se doter de textes qui lui permettaient de se reconnaître et de se différencier. On retrouve pour le NT le même type de préoccupation, car beaucoup de textes, notamment les Evangiles, ont été rédigés à la suite du sac de Jérusalem par les romains, et au moment où la séparation d’avec les juifs était consommée.

1 Ce qui ne veut pas dire que ces disciplines sont sans intérêt pour le croyant, bien au contraire.